Meurtre en colimaçon
Résumé
Hiver 1901 : Un marchand d’escargots est retrouvé mort, les doigts maculés d’or. Une nouvelle affaire qui va contraindre Jules Monier à replonger dans les eaux troubles du passé.
Chapitre 1
La grosse locomotive noire et verte de la société PLM cracha un épais panache de fumée en entrant dans la gare de L’Isle-sur-Sorgue. Le mécanicien actionna le sifflet à plusieurs reprises pour prévenir les voyageurs massés sur le quai de s’écarter de la voie.
Le mastodonte d’acier s’immobilisa finalement dans un grincement de freins, et les portes s’ouvrirent, déversant un flot de passagers pressés. Rosemonde Pons, un peu gênée par son embonpoint et par la valise qu’elle portait, dut jouer des coudes pour se frayer un passage. La soixantaine bien entamée, une forte charpente et un visage qui n’invitait pas à la contradiction : nul ne s’y trompait, c’était une maîtresse femme. Elle lança un regard noir à un gamin qui venait de la bousculer. Le petit, âgé d’une dizaine d’années tout au plus, courut se réfugier dans les jupons de sa mère, qui le sermonna :
— Va t’excuser auprès de la dame !
Mais lorsqu’elle leva les yeux, Rosemonde s’était déjà noyée dans la cohue.
Le quai se vida rapidement et le calme revint, troublé une dernière fois par la vapeur qui s’échappait des soupapes de la machine.
À l’extérieur de la gare, la foule était autrement plus dense : on était jeudi, jour de marché. Les commerçants et artisans de toute la région convergeaient vers la petite ville pour vendre leurs produits.
Rosemonde emprunta la Grand-Rue – rebaptisée quelques années plus tôt rue Carnot après l’assassinat du président – et déboucha sur la place de la Liberté. Elle remonta le col de sa veste pour se protéger du froid, puis essuya d’un revers de manche une goutte claire qui pendait au bout de son nez.
De mémoire de L’Islois, on n’avait jamais vu un hiver pareil. Les températures avaient battu des records négatifs, certains villages avoisinants enregistrant jusqu’à moins quinze degrés, et, au début de janvier, cinquante centimètres de neige étaient tombés sur Marseille. Le mois de mars qui débutait laissait craindre que les assauts du froid ne soient pas terminés.
Rosemonde fut tirée de ses pensées par une impression désagréable. Son front se plissa profondément. Parmi les étals installés au pied de la collégiale, un emplacement demeurait vide : celui qu’aurait dû occuper Honoré, son époux.
Les Pons étaient producteurs d’escargots depuis des générations. Ils élevaient leurs bêtes sur leurs terrains du côté du Portalet, au-delà du boulevard Château-Brun. Leur maison, une grosse bâtisse en mauvais état entourée de deux hangars récents, s’élevait au bord de la Sorgue, vers Ville vieille.
Rosemonde pesta intérieurement. Honoré avait dû oublier de se lever. Peut-être avait-il profité de ces deux jours qu’elle venait de passer à Cavaillon auprès de sa sœur malade pour faire la fête. C’est du moins ce qu’elle se répétait pour se rassurer, car son mari était surtout connu pour être un travailleur acharné, même s’il se laissait parfois entraîner à la boisson après une bonne vente.
— Bonjour, madame Pons ! lança une voix claire.
Une femme dans la fleur de l’âge, le visage couvert de taches de rousseur et encadré d’une longue chevelure rousse, s’approcha.
— Bonjour, Mariette, répondit Rosemonde.
— Je comptais vous acheter quelques douzaines de bêtes pour préparer des escargots dimanche prochain. On m’avait dit que vous repreniez le marché aujourd’hui, mais apparemment non. Je peux passer chez vous ?
Rosemonde hocha la tête, faisant trembler son double menton.
— Venez, on y sera vite. Ce seront les premiers de la saison. On les sort juste de leur hibernation. Je ne comprends pas pourquoi Honoré n’a pas installé l’étal.
Les deux femmes mirent moins de dix minutes pour atteindre la maison, entourée d’un muret à hauteur de taille. Par-dessus, on apercevait un potager qui avait souffert du froid. À droite, deux hangars se dressaient, sombres et immobiles.
— C’est étrange… murmura Rosemonde. La porte est ouverte.
Effectivement, la haute double porte coulissante en bois de l’un des bâtiments était largement entrebâillée.
Elles traversèrent prudemment le jardin ; l’allée couverte de givre craquait sous leurs pas. Arrivée devant la porte, Rosemonde appela :
— Honoré ! Honoré ? Tu es là ?
Aucune réponse.
Elle entra et fit quelques pas dans le hangar, suivie par Mariette.
Une odeur d’humidité et de paille froide emplissait l’air. Une lumière pâle filtrait par les interstices du toit, dessinant des rais blanchâtres sur le sol en terre battue.
Rosemonde avança encore, le cœur battant un peu trop vite. Soudain, son pied buta contre quelque chose de mou. Elle baissa les yeux, et un cri étranglé lui échappa.
Honoré était là, étendu sur le dos, les bras légèrement écartés, comme s’il avait glissé en arrière. Son visage avait une teinte livide et sa moustache grise était collée par le givre. Sur sa tempe gauche, une plaie ronde et profonde formait une tache sombre.
Rosemonde, elle, demeura figée, incapable de détacher les yeux de son mari dont le corps, détail macabre, grouillait de gastéropodes échappés d’une caisse à escargots éventrée.
