Meurtre à Sorguette
Résumé
Septembre 1901. Dans le cadre enchanteur de L’Isle-sur-la-Sorgue, la « Venise Comtadine », la ferveur est à son comble. La confrérie des pêcheurs ressuscite la procession séculaire de Notre-Dame-de-Sorguette. Mais la fête tourne au cauchemar : au pied d’une ancienne chapelle en ruine, on découvre le corps de Jean Veynes, un jeune ébéniste de talent, mis en scène de façon macabre.
Chapitre 1
Le petit Lucien Correntin observait la lueur qui grandissait sur la place aux grains. Des ombres mouvantes dansaient sur les murs de la collégiale. Depuis sa chambre, le gamin ne perdait pas une miette du spectacle incroyable qui se déroulait sous sa fenêtre.
Il avait discrètement entrouvert les battants ajourés de petits carreaux et pouvait à présent sentir l’odeur un peu âcre de la résine des torches qui se mêlait à celles, plus douces, du raisin mûr et du lavandin.
Des hommes en culottes de velours brun, portant des guêtres de peau, une veste courte et un chapeau haut, se rassemblaient devant la porte principale de la collégiale. Les premiers étaient arrivés lorsque la cloche avait sonné six fois. Peu à peu, d’autres les avaient rejoints. Ils étaient à présent une trentaine. Le murmure de leurs conversations produisait une rumeur qui roulait de la rue Carnot à la rue du Portalet en un bourdonnement continu.
Du haut de ses sept ans, Lucien était fasciné par les fichouires forgées par maître Nicolas. Leurs pointes d’acier, étudiées pour harponner le poisson sans le déchirer, brillaient dans la lueur orangée des flambeaux. Son père, helléniste passionné, lui avait raconté l’histoire du dieu Poséidon qu’il croyait reconnaître dans la foule. Cette agitation matinale était générée par les membres de la confrérie des pêcheurs, qui se réunissaient pour un événement très particulier : la procession de Notre-Dame-de-Sorguette.
Il y en avait un, notamment, qui se distinguait des autres par sa large poitrine et sa haute stature. Il arborait une grosse moustache qui débordait sur sa lèvre supérieure. Lucien reconnut Jules Monier, un ami de son père. À chaque fois qu’il venait à la maison, Jules lui apportait un bonbon. Autant dire que le petit attendait avec impatience les visites du pêcheur.
Sept heures sonnèrent au clocher et les hommes se rangèrent derrière la statue de Notre-Dame-de-Sorguette, qui venait d’être extraite de l’église sur un brancard soutenu par quatre solides porteurs. Un fifre et un tambourin entonnèrent un hymne provençal et la procession s’ébranla en direction de la rue de la République. Le prêtre de la paroisse, l’abbé Vidal, marchait en tête. Il conduisit ses ouailles sur l’allée des platanes puis vers la route d’Apt.
Félicien Arnaud et Jules Monier marchaient juste derrière Notre-Dame-de-Sorguette, suivis par le reste de leurs confrères.
— C’est vraiment une très belle initiative que de ressusciter cette procession, argua Félicien.
— Il faut remercier Jacques, notre historien, qui a retrouvé des traces de cette coutume dans les archives. Dis-toi bien que chaque fois qu’une tradition se perd, c’est un peu de notre identité qui disparaît.
Félicien acquiesça d’un simple hochement de tête. Comme les autres, il avait bien remarqué que les fêtes locales, et plus particulièrement les fêtes religieuses, déclinaient dans l’intérêt des L’Islois. Quant à cette procession séculaire, qui avait lieu autrefois tous les 8 septembre, elle avait pris fin dans la première moitié du XIXᵉ siècle.
— On peut aussi remercier monsieur Veynes, qui nous a offert la statue de Notre-Dame après l’avoir faite restaurer. Elle était dans sa famille depuis plus de cent ans, dit quelqu’un derrière eux.
Tandis qu’ils devisaient, Félicien et Jules avaient été dépassés par leurs confrères et se trouvaient à présent au milieu du cortège. Soudain, alors qu’ils arrivaient au niveau de l’ancienne chapelle, dont l’emplacement était désormais matérialisé par une simple croix sur une pyramide de pierre, des murmures s’élevèrent. La procession s’arrêta net et une sorte de frisson collectif parcourut l’assistance.
— Qu’est-ce qu’il vous arrive ? demanda Jules en jouant des coudes pour s’avancer vers la tête du cortège.
Il découvrit le prêtre figé. Ses mâchoires tremblaient.
— Ça ne va pas, mon Père ? interrogea Jules.
Le ministre du culte leva un doigt vers la croix qui se dressait au centre du terrain recouvert d’herbe rase.
Jules poussa un juron qui ne fit même pas tiquer le prêtre en découvrant un corps lié contre le socle de pierre. Et voilà comment la promesse d’un beau dimanche tombait à l’eau.
