Meurtre au gouffre
Résumé
Sous les eaux émeraude de la Sorgue, une créature mystérieuse mutile les truites des pêcheurs. La légende de la Couloubre, monstre mi-dragon mi-salamandre, ressurgit dans les mémoires.
Chapitre 1
Une brume légère et opalescente flottait encore sur la rivière qui emmenait docilement ses eaux émeraude vers la ville de L’Isle. Au fond de la rivière, dans les herbiers qui ondulaient au gré du courant, truites et ombres jouaient une incessante partie de cache-cache. Parfois, un éclat de lumière réfléchi par les écailles argentées signalait fugacement leur présence.
Des odeurs d’algues, de fleurs de frêne et de tilleul se mêlaient, distillant dans l’atmosphère des parfums sucrés qui faisaient bourdonner mille abeilles.
En cette fin du mois de mai, la nature se dépêchait de vivre avant l’arrivée de l’été et ses chaleurs accablantes qui ne manqueraient pas de brûler les herbes hautes et les plantes qui poussaient dans les collines des villages voisins. Les halliers de la Sorgue, eux, conserveraient une certaine fraîcheur grâce à la proximité de la rivière.
Un bruit léger, presque imperceptible, signala qu’une truite venait de gober un insecte imprudent qui s’était trop approché de la surface. Une série de cercles concentriques signala la position du salmonidé. Presque aussitôt, un trait d’acier fendit l’air et vint déchirer le miroir des eaux.
— Bon sang, raté ! s’écria Félicien Arnaud en ramenant vers lui, à l’aide d’une fine cordelette qui y était reliée, la fichouire qui avait manqué sa cible d’un cheveu.
Le pêcheur vérifia que les pointes acérées de l’engin n’avaient pas été tordues ou cassées par un choc contre une pierre. Elles étaient intactes ! Il faut dire qu’il s’agissait d’une fichouire forgée par Maître Nicolas dans des côtes de faux, l’un des meilleurs aciers qui soient.
— Ce sera pour une autre fois ! lui cria Jules Monier, debout sur sa barque, occupé à relever l’araignée qu’il avait posée la veille.
Le filet, remonté dans l’embarcation, livra une quinzaine de poissons qui gigotèrent un instant au fond de la coque. Plus haut, on apercevait une autre barque conduite par un homme mince et nerveux. Celui-ci, dans un geste large et élégant, jeta l’épervier qu’il portait à l’épaule. Le filet s’envola et retomba en un rond parfait qui fit éclater des perles d’écume blanche. Le filet coula sur le fond, emporté par les plombs fixés à sa périphérie. L’homme s’arc-bouta sur la cordelette de chanvre qui retenait l’engin à son poignet et le ramena dans la barque. Il s’agenouilla pour démêler les mailles étroites qui emprisonnaient une belle quantité de poissons.
— On dirait que le père Borel a fait une belle pêche ! remarqua Félicien Arnaud en désignant du menton leur camarade qui semblait perplexe en observant ses prises.
Jules fronça les sourcils :
— Il n’a pourtant pas l’air vraiment satisfait, objecta-t-il.
Effectivement, le vieux pêcheur s’était dressé et se tenait debout, immobile, considérant avec circonspection les poissons qu’il venait d’enlever à la rivière.
— C’est étrange, poursuivit Jules en saisissant la longue perche glissée dans un trou pratiqué dans la turte et qui servait actuellement d’ancre.
D’un geste puissant, il planta la longue branche de frêne dans le fond de la rivière et, jouant des bras, donna une impulsion à la barque qui se mit à remonter docilement le courant. Il ne lui fallut pas longtemps pour parvenir à la hauteur du père Borel, toujours perdu dans la contemplation de ce qu’il venait de remonter du fond de la rivière.
Se rendant enfin compte de la présence de Jules, il tourna la tête vers lui, puis désigna du menton un amas sanguinolent dans la barque.
— Tu as déjà vu ça ? demanda-t-il d’une voix empreinte d’émotion.
Jules secoua la tête. Non, il n’avait jamais vu cela. Félicien Arnaud, arrivé quelques secondes plus tard, demeura bouche bée.
