Meurtre au Grand-Hôtel
Résumé
Un sois-disant inspecteur du tout jeune guide Michelin est assassiné dans les jardins du Grand-Hôtel Pétrarque & Laure. Mais apparemmet, l’individu n’était pas celui qu’il prétendait être.
Chapitre 1
Les jardins de l’hôtel-restaurant Pétrarque et Laure embaumaient l’air de l’odeur des massifs de roses dont la floraison tardive accompagnait le début de l’automne. À ces fragrances légères venaient se mêler les senteurs plus âpres des herbiers qui ondoyaient comme des chevelures féminines dans le courant de la rivière.
Le niveau des eaux était bas et, pour Jules Monier et les autres pêcheurs de L’Isle, cela signifiait la fin prochaine de la saison officielle de pêche. Comme tous les ans, lorsque les platanes du cours du même nom se paraient des couleurs de l’automne, Jules avait invité Mariette au restaurant Pétrarque et Laure.
C’était l’un des plus beaux établissements de la ville mais aussi l’un des plus chers. On venait de très loin pour y déguster les écrevisses et les truites argentées préparées par Paul Béchard, le propriétaire. L’impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III, y avait même séjourné. C’était à l’occasion de l’inauguration du viaduc de Vaucluse en 1857. Le souvenir de cette visite demeurait vivace chez les L’Islois.
À une autre table, un autre pêcheur déjeunait avec son épouse. C’étaient Félicien et Rosemonde Arnaud. Le couple avait également l’habitude de venir, une ou deux fois par an. Plus aurait été une folie car les pêcheurs n’étaient pas bien riches. Ils vivaient toutefois correctement des bienfaits de la Sorgue.
D’autres tables étaient occupées par des couples un peu guindés qui avaient choisi cet hôtel pour son standing. Tout ce petit monde prenait son repas dans un silence feutré à peine entrecoupé de murmures et de quelques gloussements.
Une femme qui prenait son repas à la table voisine chassa un insecte du plat de sa main.
— Ces satanés moustiques vont nous rendre fous, déclara Mariette en écrasant une de ces bestioles contre son avant-bras.
— On en a rarement vu autant, confirma Jules que les insectes semblaient épargner.
Le pêcheur sourit en observant un couple assis un peu plus loin. La situation était inverse. L’homme semblait se faire dévorer par ces sales bestioles, tandis que la femme ne les intéressait pas du tout.
Soudain, un cri retentit près de la haie de fusains qui séparait la terrasse du restaurant de la route. La femme insensible aux moustiques pointa du doigt une direction. L’homme se leva et alla vérifier la haie. Il l’inspecta longuement, écartant les branches, auscultant les trouées dans la barrière végétale, mais en vain. Il se retourna et fit signe à sa compagne qu’il ne voyait rien.
— Mais si, je l’ai vue, dit-elle avec un fort accent anglais. Elle était là ! C’était une sorte de bête poilue avec un gros nez. Je vous assure, mon ami !
L’homme, un peu gêné par l’excitation de sa compagne, haussa les épaules et adressa un sourire d’excuse aux autres clients avant de se rasseoir. Mais la jeune femme ne se calma pas pour autant.
— Tu devrais peut-être aller voir, dit Mariette à Jules.
Celui-ci ne se fit pas prier. Il se leva, sortit du jardin par la rue et contourna la clôture. Il eut à peine le temps d’apercevoir une forme humaine qui détalait en direction de la colline.
Comme il retournait vers le restaurant, il rencontra Paul Béchard. Le directeur de l’hôtel suait à grosses gouttes.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demanda-t-il au pêcheur.
Jules secoua la tête.
— C’était Garoque, l’ermite qui vit dans les collines de Margoye.
— Je m’en doutais, grogna le restaurateur. D’habitude, je lui donne toujours quelque chose à manger, mais aujourd’hui ce n’est vraiment pas le jour.
— Pourquoi ? s’étonna Jules.
— Figure-toi que j’ai un inspecteur du guide Michelin qui doit venir. Tu sais ce que c’est que le guide Michelin ?
Jules hocha la tête.
— Oui, dit-il. C’est une firme de Clermont-Ferrand qui fabrique des pneumatiques pour les automobiles qui a lancé ça. Ils en offrent à tous les conducteurs paraît-il.
— Exact. Ça s’appelle le livre rouge et ça répertorie toutes les bonnes adresses en France. Au début, je n’y croyais pas, mais maintenant ça fait un véritable tabac.
— C’est ce que j’ai entendu dire ! rétorqua Jules. Mais je croyais que les inspecteurs du guide étaient anonymes. Comment sais-tu que l’un d’entre eux va visiter ton restaurant ?
Paul Béchard répondit sur un ton complice.
— Figure-toi que c’est un confrère d’Avignon qui m’a prévenu. Il est persuadé que l’un de ces clients était un inspecteur.
— Comment peut-il en être sûr ?
Béchard serra les dents.
— Dans la profession, nous avons un sixième sens, grogna-t-il. Et comme la semaine dernière j’ai eu deux réservations depuis Paris, je pense que l’un d’eux est mon homme.
— Je trouve tout de même ça assez étrange, confia Jules.
Le restaurateur s’énerva un peu.
— Oh bien sûr, toi tu vois tout avec tes yeux d’ancien inspecteur de la Sûreté. Mais L’hôtel Pétrarque et Laure était déjà dans le premier guide, il y a deux ans. C’est normal qu’il y repasse régulièrement.
— Je ne mets pas en doute le fait que ton établissement figure dans le livre rouge, c’est amplement mérité, expliqua Jules. Je trouve juste étrange que l’homme se soit laissé démasquer aussi facilement. Et ton confrère te l’a décrit, cet inspecteur ?
— Chauve, élégant et… en voiture automobile. Avec ça, je ne peux pas le rater.
— Effectivement. Ça n’est pas très discret, murmura Jules.
— Et voilà que tu recommences, s’emporta Paul Béchard. Allez, retourne t’asseoir et finis-moi ce gratin d’écrevisses. Les liqueurs seront pour moi.
— Alors ? demanda Mariette lorsque son époux eut repris sa place.
— Garoque, dit simplement le pêcheur.
Mariette hocha plusieurs fois le menton.
— Pauvre bougre. On dit que c’est un chagrin d’amour qui l’a mis dans cet état.
— C’est effectivement ce qu’on raconte.
— Les enfants ont peur de lui, poursuivit tristement Mariette.
— Il n’est pas bien méchant, objecta Jules. C’est vrai que son apparence peut effrayer, mais c’est un homme cultivé et doux. Il ne ferait de mal à personne.
Le grondement d’un moteur à explosion interrompit leur conversation. Une fumée noire et une forte odeur d’essence parvinrent de la rue.
— Une automobile ! s’exclama Mariette en se dévissant le cou pour tenter de voir l’engin par-dessus la clôture.
Bientôt, un homme portant un chapeau melon noir et un costume pied-de-poule, dans le style propriétaire terrien anglais, entra sur la terrasse.
Immédiatement, un jeune commis surgit de l’hôtel et se précipita pour prendre les bagages du nouvel arrivant.
— Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Mariette, surprise par l’empressement du garçon. C’est un personnage important ?
— Je t’expliquerai, mais je trouve que Paul en fait un peu trop, répondit Jules.
En effet, le directeur de l’hôtel sortit à son tour pour accueillir l’homme en chapeau melon d’une manière obséquieuse.
— Adrien de Séverac, se présenta ce dernier. J’ai réservé une chambre pour deux jours.
— Monsieur de Séverac, mais bien sûr, votre chambre est prête. Vous aurez la chambre du poète, comme vous l’avez demandé. Notre établissement est heureux de vous accueillir.
Un nouveau vrombissement s’éleva dans la rue.
— Une autre automobile ? s’écria Mariette. Mais c’est une exposition de mécanique aujourd’hui ou quoi ?
Paul Béchard parut un instant totalement déstabilisé. Il demeura les bras ballants lorsqu’un autre homme portant également un chapeau melon, mais vêtu de tweed, fit son apparition.
— Je crois que Paul ne s’attendait pas à ça, ironisa Jules.
Au même instant, la jeune femme anglaise qui avait eu peur de Garoque, poussa un nouveau cri. Son compagnon se précipita, avec une agilité remarquable, vers la haie de fusains où un visage venait d’apparaître.
